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Poème de Giovanni Raboni, "La guerre."
De l'italien au français:
"J’ai l’âge de mon père – j’ai ses mains,
presque : surtout les doigts, les ongles,
bombés et un peu épais, lunés (mais les miens
sans le brun de la nicotine),
quand, chiffonné et impeccable, il voyageait
dans des trains mitraillés et des autocars,
apportant à nous, tranquilles vacanciers,
hors de portée et hors saison,
dans sa belle sacoche légère
les étranges provisions de ces années : fromage fondu, confiture
sans sucre, pain sans levain,
images de la ville obscure, de la ville déchiquetée —
si douces, je me souviens, pour notre cœur.
Nous regardions ses années avec terreur.
Par en dessous, depuis ma condition de cadet,
pour ses coronaires je murmurais parfois une prière.
Maintenant, après tant de temps,
qu’il est entré dans le rien et que je lui deviens
jour après jour frère, bientôt
frère plus grand, plus sage, je voudrais tant savoir
si mes propres fils, parfois, prient pour moi.
Mais aussitôt, en me contredisant, je me dis
que non, ce n’est même pas possible, car personne
moins que moi n’a voyagé entre lui et eux,
que ce que je leur ai donné — quelle nourriture était-ce ?
Il n’y avait rien à manger dans mes départs,
comme un voleur, et mes retours étaient les mains vides…
Une pauvre guerre, plate et lâche,
me dis-je, la mienne, si pauvre
d’obstination, d’obéissance. Et je prie
qu’ils laissent tomber, qu’ils n’aient pas
pour moi l'envie de prier."
Texte original, en italien, "la guerra":
"Ho gli anni di mio padre – ho le sue mani,
quasi: le dita specialmente, le unghie,
curve e un po’ spesse, lunate (ma le mie
senza il marrone della nicotina)
quando, gualcito e impeccabile, viaggiava
su mitragliati treni e corriere
portando a noi tranquilli villeggianti
fuori tiro e stagione
nella sua bella borsa leggera
le strane provviste di quegli anni, formaggio fuso, marmellata
senza zucchero, pane senza lievito,
immagini della città oscura, della città sbranata
cosí dolci, ricordo, al nostro cuore.
Guardavamo ai suoi anni con spavento.
Dal sotto in su, dal basso della mia
secondogenitura, per le sue coronarie
mormoravo ogni tanto una preghiera.
Adesso, dopo tanto
che lui è entrato nel niente e gli divento
giorno dopo giorno fratello, fra non molto
fratello piú grande, piú sapiente, vorrei tanto sapere
se anche i miei figli, qualche volta, pregano per me.
Ma subito, contraddicendomi, mi dico
che no, che ci mancherebbe altro, che nessuno
meno di me ha viaggiato fra me e loro,
che quello che gli ho dato, che mangiare
era? non c’era cibo nel mio andarmene
come un ladro e tornare a mani vuote…
Una povera guerra, piana e vile,
mi dico, la mia, cosí povera
d’ostinazione, d’obbedienza. E prego
che lascino perdere, che non per me
gli venga voglia di pregare."
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