Rutebeuf ou la poésie personnelle et les chagrins de la vie

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Le texte intégral "La complainte Rutebeuf", Tome 1er, page 13 de l'ouvrage de compilation faite par Jubinal est un très long poème :
"Ne convient pas que vous raconte,
Comment je me suis mis à honte,
Car bien avez ouï le conte
En quell(e) manière
Je pris ma femme derrenière,
Qui belle ni gente n'ière.
Lors naquit peine
Qui dura plus d'une semaine,
Qu'ell(e) commença en lune pleine.
Or, entendez,
Vous qui rime me demandez,
Comment je me suis amendé
De femme predre.
Je n'ai n'engager ni que vendre,
Que j' [en] ai tant eu à entendre
Et tant à faire
(Tout que j'ai fait est à refaire)
Que, qui le vous voudrait retraire,
Il dur(e) trop.
Dieu m'a fait compagnon à Job,
Qu'il m'a ravi à un seul coup
Tout que j'avais.
De l'oeil dextre, dont mieux voyais,
Ne vois-je pas aller la voie
Ni me conduire,
A ci douleur dolente et dure,
Qu'à midi m'est nuit obscure
De celui oeil.
Or n'ai-je pas tout que je veuil,
Mais suis dolent et si me deuil
Profondément,
Qu'or suis en grand afondement
Si par ceux n'ai relèvement
Qui jusqu'ici
M'ont secouru, la leur merci.
Le coeur en ai triste et noirci
De ce méhain,
Car je n'y vois pas mon gain.
Or n'ai-je pas tout ce que j'aime :
C'est mon dommage.
Ne sais si ç'a fait mon outrage;
Or [je] deviendrai sobre et sage
Après le fait
Et me garderai de forfait;
Mais ce que vaut, quand c'est jà fait?
Tard [me] suis mu,
A tard [je] me suis aperçu
Quand je suis déjà es lacs chu
Ce premier an.
Me garde Dieu en mon droit sens
Qui pour nous eut peine et ahan,
Et me gard' l'âme!
Or a d'enfant geü ma femme;
Mon cheval s'est brisé la jambe
A une lice;
Or veut de l'argent ma nourrice,
Qui m'en destraint et me pelice
Pour l'enfant paître,
Ou il reviendra braire en l'aître.
Ce seigneur Dieu qui le fit naître
Lui donn(e) chevance
Et lui envoie sa soutenance
Et me donne encore allégeance
Qu'aider le puisse,
Que la pauvreté ne me nuise
Et que mieux son vivre lui truise
Que je ne fais!
Si je m'émoie je n'en puis mais,
Qu'or n'ai ni douzaine ni faix,
En ma maison,
De bûches pour cette saison.
Si ébahi ne fut mais homme Comme(e) je suis, voir
Qu'oncques ne fus à moins d'avoir.
Mon hôte veut l'argent avoir
De son hôtel,
Et si me sont nus les côtés
Contre l'hiver.
Ces mots me sont durs et divers,
Dont moult me sont changés les vers
Envers antan;
Pour peu n'affol(e) quand j'y entends.
Ne me faut pas tanner en tan,
Car le réveil
Me tanne assez quand je m'éveille;
Si ne sais, si je dors ou veille
Ou si je pense,
Quell(e) part je prendrai ma dépense
Par quoi puisse passer le temps :
Telle est ma vie.
Mes gages sont tous engagés,
Et de chez moi déménagés,
Car j'ai geü
Trois mois que personne n'ai vu.
Ma femme un autre enfant a eu,
Qu'un mois entier m'a dû gésir sur le chantier.
Je me gisais endementier
En l'autre lit,
Où j'avais [bien] peu de délit.
Oncques mais moins ne m'abellit
Gésir que lors,
Car j'en suis de mon avoir fors
Et s'en suis méhaigné du corps
Jusqu'au finir.
Les maux ne savent seuls venir;
Tout ce m'était à advenir,
M'est advenu.
"Que sont mes amis devenus
[Eux] que j'avais si près tenus
Et tant aimés?
Je crois qu'ils sont trop clairsemés,
Ils ne furent pas bien fumés,
Si sont faillis.
Itels amis m'ont mal bailli,
Qu'oncques, tant comm(e) Dieu m'assaillit
En maint côté,
N'en vis un seul en mon hôtel.
Je crois le vent les a ôtés,
L'amour est morte :
Ce sont amis que vent emporte,
Et il ventait devant ma porte,
Les emporta,
Qu'oncques nul ne m'en conforta
Ni du sien rien ne m'apporta.
Ceci m'apprend
Qui de quoi a , privé le prend;
Mais cil trop à tard se repent
Qui trop a mis
De son avoir pour faire amis,
Qu'il n'en trouve entier ni demi
A sons secours.
Or lairrai donc fortune courre,
Si m'entendrai à me recourre
Si le puis faire.
Vers mes prud'hommes me faut traire
Qui sont courtois et débonnaires
Et m'ont nourri.
Mes autres amis sont pourris :
Je les envoie à maître Orri
Et si les laisse.
On en doit bien faire son lais
Et tels gens laisser en relais
Sans réclamer,
Qu'il n'a en eux rien à aimer
Que l'on doive à amour clamer.
Or prie Celui
Qui trois parties fit de lui,
Qui refuser ne sait nullui
Qui le réclame,
Qui l'adore et Seigneur le clame,
Et qui ceux tente que il aime,
Qu'il m'a tenté,
Qu'il me donne bonne santé,
Que je fasse sa volonté Tout sans déroi.
Monseigneur qui est fils de roi
Mon dit et ma complainte envoie,
Qu'il m'est métier,
Qu'il m'a aidé moult volontiers :
C'est le bon comte de Poitiers
Et de Toulouse;
Il saura bien que cil goulouse
Qui de la sorte se dolouse"
>> Explicit la Complainte Rustebeuf.
Cloclo45. Le terme d'amis employé sur les sites et réseaux est totalement aléatoire, cependant, il est vrai que des relations sympathiques, plaisantes, avec lesquelles les échanges se révèlent courtois y sont bien réelles, comme dans la "vraie vie".
Cela durera le temps...que l'on parte ailleurs, et en attendant, le quotidien en est partiellement embelli, comme dans la "vraie vie".
Ce qui est rassurant, c'est l'intérêt que l'on se porte et le franchissement de la frontière en se communiquant les e-mails, et cela durera le temps que...comme dans la "vraie vie".
Oui, Cloclo45 "parce que c'était lui, parce que c'était moi", est un sentiment rare. (Montaigne/La Boétie).
Que d'efforts et de compréhension demande la relation d'amitié ! et les chagrins en sont aussi cruels que pour l'amour...un jour, on ne se trouve plus du tout disponible pour consentir à ces efforts. Il aura suffit d'un mot pour tout remettre en question.
J'avais oublié : merci à Philoute d'avoir mis en avant ce sujet et parallèlement Rutebeuf, l'un de mes auteurs favoris, de manière totalement inconditionnelle !
Mille excuses... mais apparemment il y a un saut entre chaque vers qui n'apparaît pas dans mon texte initial, mais seulement au moment du post. (?)
» modifié le 10 juin à 16h21 par Lotoise