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Le combat du taureau dans l’arène repose sur son instinct offensif lié à sa race. D’une durée
approximative de vingt minutes, il est régi par des règles très précises, dont l’objet est à la fois
de garantir l’intégrité de cette lutte et de rendre possible la prestation artistique du torero face
à cet adversaire. L’acte de la pique vise à éprouver la bravoure du taureau et à canaliser la
brusquerie de son élan en lui faisant baisser la tête. Les banderilles sont une sorte d’intermède
où l’on donne un plus libre cours à sa charge à l’appel de l’homme, ce qui permet d’observer
ses caractéristiques et de préparer l’affrontement final. Enfin, au dernier acte, survient
l’estocade après la faena de muleta.
À l’évidence, c’est dans le jeu avec la cape et la muleta que l’art taurin atteint aujourd’hui son
plus grand raffinement. Avec ces étoffes le torero ne dirige pas seulement les charges du
taureau afin de le dominer, en imposant son intelligence et son courage à l’instinct meurtrier et
à la force de la bête. Il ralentit et étire la charge en un tempo apaisé, par un sens de la cadence
qu’on appelle le temple. Ce faisant, il convertit peu à peu la violence de l’affrontement initial
en une entente harmonieuse entre l’homme et un fauve, d’une haute plasticité.
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Le public aficionado, quant à lui, vient d’abord à ce spectacle pour voir comment le torero, par
ses qualités morales, techniques et artistiques, parvient à maîtriser un animal dangereux et non
apprivoisé, de façon à construire avec lui une œuvre d’art. Il admire tout autant l’homme que
le taureau.
Les historiens et les anthropologues discutent sur le point de savoir si le dénouement de cette
tauromachie – la mise à mort en public - est la résurgence d’un rite sacrificiel ancestral, oublié
avec le temps, ou s’il s’explique par un concours de circonstances historiques qui ont
déterminé les règles du spectacle actuel.
Quoi qu’il en soit il s’avère que l’estocade – et donc la mort du taureau dans l’arène – est
considérée, dans la sensibilité collective des aficionados, comme la phase suprême, « le
moment de la vérité ». Pour s’en tenir à une considération d’ordre technique, le matador doit se
conformer à des règles particulièrement strictes, qui concernent en premier lieu la place de
l’épée dans la « croix », sur le haut du garrot. Une estocade impeccable est le plus souvent
l’aboutissement et la sanction d’un travail préalable avec la bête, également réussi. Mais il y a
surtout un impératif éthique : lorsque le coup est porté loyalement, le risque encouru par
l’homme est à son plus haut degré, car en s’engageant avec l’épée, les yeux fixés sur le garrot,
le matador perd de vue la trajectoire des cornes. Il implique un dernier et périlleux
rapprochement avec le taureau, et un acte d’équité, puisqu’à l’instant de donner la mort le
matador met en jeu sa propre vie. Il est un fait que les blessures les plus graves, quelquefois
mortelles, ont été reçues en accomplissant cet acte.
Outre le public, la majorité des matadors (de matar, tuer) – cette dénomination n’est
évidemment pas gratuite - ressentent « la suerte suprême » comme l’accomplissement
de leur fonction et de leur art. Leur faena, en tant qu’œuvre construite avec le taureau pour
adversaire et en même temps partenaire, est inachevée, et en quelque sorte reste en suspens, si
elle n’est pas scellée par le coup d’épée. Cela est d’autant plus vrai que le taureau ne peut être
que fatalement abattu à l’issue du combat. En effet, la corrida repose sur le fait que l’animal est
vierge de tout contact avec l’homme et de toute sollicitation par les leurres. Or, les
professionnels et les aficionados répugnent à l’idée que le taureau brave, sujet de leur
admiration, périsse dans un abattoir, ou même dans un corridor obscur, tel un animal de
boucherie. Leur sentiment partagé est que la mort dans l’arène, dans les conditions strictes
fixées par les règles, est la seule fin digne de lui et de son combat.
À cet égard, le taureau est loin d’être simplement un adversaire qu’on supprime de gaieté de
cœur. De même qu’ils l’ont fait pour le torero, les aficionados s’identifient à lui, en admirant
sa bravoure, y compris dans son ultime combat face à la mort
( Extrait du texte précédemment cité )
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